Il y a des lundis où l’Histoire entre dans une salle de réunion. Ce 13 avril 2026, le Palais du Peuple de Kinshasa accueille une session plénière du Sénat qui concentre, en quelques heures, deux des dossiers les plus structurants pour l’avenir de la République démocratique du Congo. Selon le communiqué signé par la rapporteure Néfertiti Ngudianza Bayokisa Kisula, les sénateurs vont se prononcer sur le projet de loi visant à proroger l’état de siège dans certaines zones du pays, mesure sécuritaire toujours en vigueur dans l’Est, ainsi que sur la présentation du projet de Recensement général de la population et de l’habitat, considéré comme une étape clé pour une meilleure planification du développement national.
L’état de siège dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri a déjà été prorogé des dizaines de fois depuis son instauration en 2021. À chaque reconduction, le même rituel parlementaire se répète : des débats brefs, un vote acquis d’avance, une prorogation supplémentaire de trente jours. La légitimité de cette mesure d’exception ne cesse d’être questionnée par la société civile, qui observe que cinq ans de régime exceptionnel n’ont pas ramené la paix. Les populations du Kivu et de l’Ituri continuent de vivre sous la terreur des groupes armés, et l’administration civile reste paralysée dans ces zones où l’autorité militaire prime.
Le second dossier a tout d’une révolution silencieuse. La RDC n’a pas organisé de recensement général depuis 1984. Quarante-deux ans sans compter ses citoyens. Comment planifier des hôpitaux, des écoles, des routes, des infrastructures énergétiques dans un pays dont on ignore le nombre exact d’habitants ? Les estimations oscillent entre 100 et 115 millions de personnes, un écart abyssal qui dit tout de l’opacité dans laquelle le pays gouverne. Un accord-cadre avec la Côte d’Ivoire a été signé pour la mise en œuvre de ce second recensement, avec plus de 200 millions de dollars de promesses de financement annoncés lors d’une table ronde des bailleurs de fonds à Kinshasa.
Derrière les chiffres et les lois, c’est une question de souveraineté qui se pose. Un État qui ne connaît pas sa population ne peut pas définir ses politiques, négocier ses intérêts, ni réclamer sa juste part dans les financements internationaux. Ce recensement est autant un outil de gouvernance qu’un acte d’affirmation nationale. Si le vote du Sénat ouvre réellement ce chantier, il marquera une rupture significative avec des décennies d’approximation statistique.
Mais les défis sont immenses. Comment recenser dans les zones de conflit du Kivu ou de l’Ituri, où des millions de déplacés bougent d’un camp à l’autre au gré des offensives ? Comment atteindre les communautés forestières isolées du Maniema ou du Bas-Uélé ? Chaque question est un mur. Et derrière chaque mur, des millions de Congolais qui attendent, depuis trop longtemps, que leur pays sache simplement qu’ils existent.






























