Une étude publiée le 30 juillet 2026 dans “Nature Communications” met en lumière un angle mort majeur de la sécurité nucléaire mondiale : des quantités importantes d’uranium naturel auraient été extraites et exportées depuis la République démocratique du Congo (RDC) via la chaîne d’approvisionnement du cobalt, sans déclaration systématique à l’Agence internationale de l’énergie atomique. Selon les chercheurs Ryan A. Manzuk et Sébastien Philippe, entre 2 000 et 5 000 tonnes d’uranium naturel auraient quitté la RDC entre 2000 et 2024, intégrées à des cargaisons d’hydroxyde de cobalt, et moins de 10% de cette matière aurait été déclarée et placée sous garanties internationales.
L’ampleur de cette matière échappée aux circuits de vérification donne la mesure du problème. Selon Sébastien Philippe, cité par Newswise et repris par plusieurs médias spécialisés, cette quantité correspondrait, une fois extraite et enrichie, à de la matière fissile suffisante pour produire entre 600 et 1 500 armes nucléaires ou pour alimenter un réacteur à eau légère standard pendant dix à vingt-cinq ans. Il faut cependant s’arrêter ici sur ce que l’étude démontre et ce qu’elle ne démontre pas. Les auteurs sont explicites : rien n’indique que ce contournement ait été organisé délibérément pour extraire l’uranium hors du territoire congolais.
Il ne faut toutefois pas confondre ce constat avec la preuve d’une volonté de détournement militaire. Les auteurs eux-mêmes précisent qu’ils ne démontrent pas une extraction organisée dans le but d’extraire l’uranium hors de la RDC. Le problème est ailleurs : dans l’existence d’un flux de matière stratégique qui circule hors des catégories habituellement surveillées par les régimes de non-prolifération. En matière nucléaire, l’opacité et l’absence de déclaration peuvent, à elles seules, constituer un risque de prolifération.
L’un des enseignements les plus préoccupants de l’étude est que l’uranium est chimiquement présent dans le minerai de cobalt de la Copperbelt congolaise, et qu’il suit la chaîne de transformation jusqu’aux exportations d’hydroxyde de cobalt s’il n’est pas séparé spécifiquement lors du raffinage. Autrement dit, une partie de la matière la plus sensible du cycle nucléaire peut se retrouver intégrée à une filière minière civile, sans apparaître comme telle dans les registres de sécurité. Ce type de circulation constitue une faille structurelle pour le TNP et pour les garanties de l’AIEA, conçus d’abord pour les matières et installations nucléaires déclarées, non pour des chaînes extractives mixtes.
Le rappel historique de Shinkolobwe donne à l’affaire une portée symbolique supplémentaire. La mine congolaise a fourni l’uranium utilisé dans les bombes atomiques larguées sur Hiroshima et Nagasaki, comme le rappellent des travaux historiques et journalistiques de référence. Cela ne prouve évidemment rien sur la destination actuelle de l’uranium exporté via le cobalt, mais cela rappelle que le sous-sol congolais a déjà joué un rôle décisif dans l’histoire nucléaire mondiale. Le parallèle n’est pas probatoire, il est structurel : il montre que l’extraction minière peut devenir un maillon de la chaîne nucléaire bien avant que la question ne soit visible dans les circuits diplomatiques.
C’est en ce sens qu’on peut parler d’une “contribution indirecte à un risque nucléaire futur”. L’étude ne démontre aucun usage militaire avéré ; en revanche, elle établit qu’une matière fissile potentielle a circulé pendant vingt ans hors de tout contrôle international pleinement satisfaisant, et qu’une large part de ce flux semble avoir échappé à la déclaration à l’AIEA . Ce n’est pas encore une preuve de prolifération, mais c’est un signal d’alerte sérieux sur la fragilité des mécanismes de traçabilité.
Pour la RDC, l’enjeu est à la fois économique, environnemental et stratégique. Sur le plan sanitaire, l’étude souligne aussi la présence d’uranium dans les déchets miniers, avec des risques pour les mineurs et les populations riveraines. Sur le plan géopolitique, elle pose une question de crédibilité : comment éviter qu’une filière minière essentielle à la transition énergétique soit associée, même indirectement, à un risque de prolifération ? La réponse passe sans doute par un renforcement des contrôles radiologiques, un audit minier national et une meilleure articulation entre gouvernance des matières premières et non-prolifération.
En fin cette étude rappelle que le risque nucléaire ne commence pas au niveau du missile ou du réacteur, mais bien en amont, dans les chaînes d’extraction, de transformation et d’exportation. La sécurité nucléaire ne peut plus se limiter aux installations déclarées ; elle doit aussi intégrer les matières critiques qui circulent dans les filières minières mondiales. C’est là que se joue désormais une part décisive de la non-prolifération.





























