Il faut avoir l’honnêteté intellectuelle de le dire clairement : ce qui s’est passé au Mali le 25 avril 2026 n’est pas une surprise. C’est une conclusion. La conclusion d’un enchaînement de décisions politiques qui, présentées à chaque étape comme des actes de souveraineté, ont en réalité progressivement déshabillé un État déjà fragile de ses dernières lignes de protection.
Revenons aux faits bruts. À l’aube du 25 avril, une attaque au véhicule piégé détruit la résidence du ministre de la Défense à Kati. Des assaillants en uniformes maliens pénètrent dans la ville. Le chef de la junte Assimi Goïta est exfiltré. Bamako, Gao, Sévaré, Mopti, Kidal, sept villes frappées simultanément. La coordination et l’ampleur des attaques sont qualifiées d'”sans précédent” par les correspondants d’Al Jazeera. Le JNIM revendique les frappes en coordination avec le Front de libération de l’Azawad, en affirmant leur “partenariat”, deux ennemis historiques devenus alliés contre un ennemi commun : la junte.
Le piège de la souveraineté performative
Depuis les coups d’État de 2020 et 2021, le régime Goïta a construit sa légitimité sur un récit simple et séduisant : la France nous a trahis, l’ONU nous a abandonnés, nous allons nous prendre en main. Ce récit a fonctionné. Il a rencontré une résonance réelle dans une population fatiguée de décennies d’interventions étrangères aux résultats décevants.
Mais pendant que la junte expulsait la MINUSMA, interdisait les partis politiques, accordait à Goïta un mandat de cinq ans renouvelable “autant de fois que nécessaire” sans élection, elle construisait sur du vide. La souveraineté proclamée n’était pas accompagnée des conditions qui la rendent crédible : des institutions judiciaires fonctionnelles, une armée professionnelle et bien commandée, un État présent dans les territoires, une économie capable de répondre aux besoins d’une jeunesse nombreuse et sans perspectives.
Le Sahel central est confronté à un enchevêtrement de crises sociales, économiques, démographiques et climatiques qui s’auto-alimentent. L’échec des politiques publiques, la pauvreté grandissante, les tensions ethniques et la montée des extrémismes ont engendré un environnement où la majorité des territoires échappe désormais au contrôle de l’État. Ces réalités ne datent pas d’avril 2026. Elles étaient documentées, mesurées, analysées. La junte les a ignorées en les couvrant de slogans.
Le mirage russe
L’alliance avec l’Africa Corps, les mercenaires russes héritiers de Wagner était présentée comme le pivot sécuritaire qui compenserait le départ des forces françaises et onusiennes. La reconquête de Kidal en novembre 2023 avait été exhibée comme la preuve vivante de cette efficacité.
Ce que les analystes commençaient à noter depuis plusieurs mois, c’est que, sous la pression du front ukrainien, des mercenaires russes étaient progressivement retirés du Mali. Cette réduction de présence affectait directement la situation sécuritaire. L’Africa Corps n’était pas une armée au service du Mali. C’était une force expéditionnaire au service des intérêts géopolitiques de Moscou et Moscou a ses propres priorités.
Le JNIM a d’ailleurs adressé un message explicite à la Russie, lui demandant de “rester en dehors du conflit pour des relations futures stables”. Une formulation qui ressemble à un avertissement diplomatique autant qu’à une déclaration de guerre. Les assaillants ont calculé que la Russie pouvait être neutralisée ou contournée. Ils avaient raison.
L’alliance impossible devenue réalité
L’élément le plus lourd de conséquences dans ces attaques n’est pas leur intensité. C’est leur architecture. Le JNIM, jihadistes affiliés à Al-Qaïda, et le FLA, nationalistes touareg laïcs, ont affiché publiquement leur coordination. “Il y a des passerelles entre eux”, confirme Wassim Nasr, expert des mouvements jihadistes à France 24. Deux idéologies radicalement incompatibles, l’islamisme transnational et le nationalisme ethnique trouvant un terrain d’entente opérationnel contre la junte. Ce n’est pas de l’idéologie. C’est de la tactique pure. Et cela dit que leurs commandants respectifs sont suffisamment pragmatiques pour mettre leurs divergences en pause quand un objectif commun est atteignable.
Cette convergence redessine entièrement la carte des menaces. Une armée peut combattre un ennemi identifié. Elle ne peut pas, sans réformes profondes et soutien populaire massif, combattre simultanément une coalition jihadiste-séparatiste sur sept fronts, dans un pays dont elle n’occupe plus réellement les trois quarts du territoire.
Ce que le silence de Goïta dit
Quarante-huit heures après le début des attaques, la junte luttait toujours pour “contrôler le narratif, publiant des communiqués pendant que la majorité de ses dirigeants n’apparaissaient ni à la télévision ni en public”. Ce silence n’est pas de la modestie. C’est l’image d’un pouvoir déstabilisé, incapable de produire la figure rassurante dont les populations ont besoin en temps de crise.
“La junte ne risque pas de tomber immédiatement, mais dans le nord et dans le centre, la situation reste en faveur des groupes rebelles et jihadistes”, analyse Wassim Nasr. Cette nuance est importante. Il n’y a pas de coup d’État imminent contre Goïta. Mais il y a quelque chose de plus profond et de plus durable : la démonstration publique que son régime ne peut pas garantir la sécurité du territoire, l’engagement fondamental qui justifiait sa prise du pouvoir.
L’onde de choc régionale
Le FLA a pris soin d’adresser un message aux “autorités du Burkina Faso et du Niger” : restez en dehors. Ni le Burkina Faso ni le Niger n’ont répondu publiquement depuis le début des attaques. Ce silence collectif de l’AES, l’Alliance des États du Sahel en dit long. Si la junte la plus ancienne et la mieux dotée de l’alliance peut être frappée aussi profondément en plein cœur, qu’est-ce que cela préfigure pour ses voisins ?
Le Global Terrorism Index 2025 indiquait déjà que le Sahel représentait plus de la moitié de toutes les morts liées au terrorisme dans le monde. Ces chiffres n’ont pas convaincu les juntes de changer de trajectoire. Les bombes du 25 avril seront-elles plus éloquentes ?
Ce que l’histoire retiendra
Le Mali de 2026 est le résultat d’une équation simple et tragique : un État qui a chassé ses filets de sécurité internationaux avant d’en construire de nouveaux, qui a préféré la narration de la souveraineté à la réalité de la gouvernance, et qui a cru qu’une alliance avec des mercenaires étrangers valait mieux qu’un contrat social avec son propre peuple.
Une partie de la jeunesse malienne, privée de perspectives, s’est tournée vers des mouvements radicaux. Cette situation favorise l’intervention de puissances étrangères aux intérêts divers. Cette phrase, écrite avant le 25 avril, résume ce que cette journée a confirmé avec fracas.
Le Mali n’a pas été trahi par la France, ni abandonné par l’ONU. Il a été abandonné par ses propres dirigeants, qui ont préféré le pouvoir à la responsabilité. Ce que les bombes de Kati ont détruit ce samedi matin, ce n’est pas seulement la résidence d’un ministre. C’est l’illusion qu’un régime peut survivre à ses mensonges indéfiniment.




























