En ce mois de mars 2026, le débat sur la Loi fondamentale congolaise a quitté les salons feutrés des facultés de droit pour descendre dans l’arène d’une joute politique frontale et sans tabou. Les déclarations croisées d’Augustin Kabuya, Didier Budimbu et Christophe Mboso dessinent les contours d’une offensive coordonnée de la majorité présidentielle. Ce n’est plus une rumeur de couloir : le régime semble avoir choisi de briser le dernier verrou de l’ordre démocratique de 2006. Pourtant, cette volonté de « toucher à la Constitution » soulève une question fondamentale : s’agit-il de moderniser l’État ou de pérenniser un homme au détriment du système ?
L’assurance affichée par Augustin Kabuya, secrétaire général de l’UDPS, marque le passage à l’acte. En lançant un « Soyez calmes, nous allons toucher cette constitution », il évacue d’un revers de main la sacralité du texte de 2006, né d’un compromis post-conflit à Sun City. Cette approche décomplexée suggère que la Constitution n’est plus perçue comme un socle de stabilité, mais comme une simple variable d’ajustement politique. Le danger ici est la désacralisation de la norme suprême : si chaque majorité peut la remodeler à sa guise, quelle garantie reste-t-il au citoyen contre l’arbitraire ?
La sortie de Didier Budimbu franchit un cap supplémentaire en s’attaquant au principe même de l’alternance. En demandant un troisième mandat pour Félix Tshisekedi et en interrogeant non sans une pointe de mépris pour la relève politique « Laisser le pouvoir pour le donner à qui ? », il réactive le vieux démon de l’indispensabilité du chef. Cette rhétorique, typique des régimes en voie de fermeture, pose un débat de fond : la démocratie congolaise est-elle condamnée à l’impuissance dès lors qu’un leader charismatique s’efface ? Croire qu’aucun autre Congolais n’est apte à diriger le pays est une insulte au génie national et un aveu d’échec pour la formation des cadres au sein même de la majorité.
Pour enrober cette ambition d’une caution morale, Christophe Mboso, figure de proue de l’Assemblée nationale, a décrété que « seule la Bible demeure inchangeable ». Si, sur le plan philosophique, rien n’interdit d’adapter les lois humaines aux réalités du temps, l’utilisation de la métaphore religieuse pour justifier un tripatouillage constitutionnel est un procédé rhétorique risqué. En comparant la Constitution à un texte faillible par essence, Mboso prépare l’opinion à l’idée que le respect des mandats n’est qu’une option parmi d’autres. Mais peut-on bâtir une nation solide sur des fondations que l’on qualifie de précaires dès qu’elles deviennent gênantes ?
Le cœur du problème réside dans la confusion entre réformes techniques nécessaires et survie politique. Si la décentralisation ou le mode de scrutin méritent d’être interrogés, l’inclusion du verrou des mandats dans le même paquet de réformes jette un voile de suspicion sur l’ensemble du processus. L’opposition et une large frange de la société civile, encore imprégnées de l’héritage de Sindika Dokolo et du combat contre le “glissement” de l’ère Kabila, y voient une trahison des acquis de 2006. Le risque est de voir le pays basculer dans une crise de légitimité où la rue deviendrait le seul espace de contestation face à des institutions jugées inféodées.
La justification de Budimbu « pour que celui à qui on le donne en fasse quoi ? » révèle une inquiétante dérive patrimoniale de l’État. Elle suggère que le pouvoir n’appartient pas au peuple, qui l’octroie par le vote, mais qu’il est une propriété que l’on se transmet ou que l’on garde jalousement. Cette vision nie le principe de redevabilité. Si la majorité estime que son bilan est positif, pourquoi craindre le verdict des urnes sous les règles actuelles ? Pourquoi ne pas préparer une succession interne qui pérenniserait la vision sans sacrifier les principes ?
La RDC se trouve à un carrefour de sa jeune démocratie. Le forcing constitutionnel qui s’annonce pourrait offrir au régime une victoire tactique à court terme, mais il risque de briser le contrat social qui unit les Congolais depuis vingt ans. À force de vouloir « toucher » à tout, ne risque-t-on pas de briser le fragile équilibre national ? Le débat est lancé, et il ne se réglera pas uniquement dans l’hémicycle de l’Assemblée, mais dans la capacité du peuple congolais à décider s’il veut des institutions fortes ou des hommes forts.






























