Le 12 octobre 2026, à Goma, ville tenue par l’AFC/M23 depuis janvier 2025, Joseph Kabila a annoncé la création du Front pour la refondation de la nation (FRN), avec Corneille Nangaa, Bertrand Bisimwa et Sultani Makenga comme vice-présidents. Trois jours plus tard, le FRN déclarait reprendre « dans sa totalité » les droits et engagements de l’AFC/M23, y compris ceux du processus de Doha. Depuis, l’ancien président multiplie les prises de parole : il dénonce un pays devenu « le terrain de jeu des mercenaires », une souveraineté perdue, un espace politique verrouillé, et réclame un dialogue sur le modèle de Sun City.
La force de ce discours est de mêler des griefs réels à un déplacement du centre de gravité de la guerre.
Une souveraineté invoquée depuis une ville sous occupation
Kabila parle de souveraineté depuis Goma. Or les faits sur la nature du mouvement qu’il dirige désormais sont documentés. Dans son rapport de juillet 2025, le Groupe d’experts des Nations unies estimait qu’environ 6 000 soldats rwandais avaient été déployés au Nord et au Sud-Kivu en janvier et février 2025, et que les opérations des Forces rwandaises de défense étaient planifiées depuis Kigali, avec un poste de commandement avancé à Gisenyi. Selon une analyse publiée en octobre par Kristof Titeca, Benjamin Muhoza et Jacques Mukena, le dernier rapport des experts porte ce soutien à 14 000 à 18 000 soldats.
Kigali conteste ces conclusions. Mais l’arrivée de Kabila ne change pas la structure du mouvement : Makenga garde le commandement militaire et le FRN hérite intégralement de l’AFC/M23. Défendre l’indépendance nationale à la tête d’une telle force exige d’expliquer comment on la garantirait. Kabila ne l’explique pas.
La congolisation du récit : un cadrage que Kigali utilise depuis le début
Le cœur de la démonstration est là. Depuis la résurgence du M23 en 2021, la ligne rwandaise est constante : la guerre serait un conflit politique congolais, né de la mauvaise gouvernance de Kinshasa et de la menace des FDLR ; le Rwanda n’y prendrait que des « mesures défensives ». Titeca, Muhoza et Mukena relèvent que l’implication de Kabila permet à Kigali de présenter la rébellion comme une lutte politique interne, un cadrage que le Rwanda « a utilisé de manière constante ». Kristof Titeca le répète dans Afrique XXI. Le politologue Constantin Grund, représentant de la Fondation Friedrich Ebert en RDC, estime sur DW que l’initiative sert les intérêts de Kigali en donnant une dimension congolaise à un conflit souvent lu comme un affrontement entre le Rwanda et la RDC. Pour l’analyste d’ACLED John Ngono, le FRN vise à renforcer la légitimité du projet politique du M23 « et de ses soutiens rwandais ».
Le discours de Kabila remplit exactement cette fonction. Il parle de dictature, de corruption, de libertés confisquées, presque jamais des troupes étrangères. Ces critiques à majorité non prouvé, mais elles n’expliquent pas pourquoi Goma, Bukavu et Uvira sont tombées. Faire de la crise de gouvernance la cause première de la guerre, c’est inverser l’ordre des responsabilités.
Même à Kigali, ce récit n’est pas unanime : dans The New Times, l’ancien ambassadeur Joseph Mutaboba admet que « la direction politique congolaise n’exclut pas automatiquement un soutien étranger ». C’est précisément ce que la présence de Kabila tend à faire oublier.
Sun City n’est pas un mode d’emploi
Kabila invoque le dialogue intercongolais de Sun City, qui a préparé la réunification et les élections de 2006. Le précédent est réel, mais il ne vaut pas transposition. Sun City s’inscrivait dans un processus de sortie de guerre régionale, avec des objectifs fixés et un retrait négocié des armées étrangères. Aujourd’hui, l’homme qui réclame le dialogue dirige lui-même un mouvement armé dont le conseiller annonce vouloir « mettre fin à la tyrannie par tous les moyens », y compris la force.
Un dialogue national peut traiter de gouvernance et de libertés ; il ne remplace ni les engagements de Washington ni les protocoles de Doha, dont trois sur huit seulement sont signés. Ouvert sous la pression des armes, il redistribuerait le pouvoir au profit de ceux qui tiennent le terrain, sans traiter les causes du conflit.
Deux récits à ne pas confondre
Il ne s’agit pas de substituer un récit à un autre. Lorsque Félix Tshisekedi qualifie Kabila de « proxy » du Rwanda, le 27 octobre, c’est une accusation politique, que l’intéressé rejette, et qui ne dispense pas Kinshasa de répondre de ses propres dérives. Mais deux réalités doivent être tenues ensemble : la crise de gouvernance existe, et la guerre a une dimension régionale documentée par l’ONU.
Condamné à mort par contumace en 2025, sanctionné par Washington en 2026, crédité de 3 % d’opinions favorables dans un sondage d’Ebuteli cité par Kristof Titeca, Kabila n’apporte pas au mouvement une base populaire. Il lui apporte autre chose : une signature congolaise. C’est en cela qu’il sert le récit rwandais. La question n’est pas de savoir si les Congolais ont des griefs contre Kinshasa ; ils en ont. Elle est de savoir si ces griefs doivent servir à rendre invisible l’armée qui occupe une partie du territoire.






























