L’adoption du Programme nucléaire congolais 2026-2035 ouvre une nouvelle séquence pour la République démocratique du Congo, pays qui fut pionnier du nucléaire en Afrique. Toutefois, la reconstruction de capacités nucléaires civiles ne peut être pensée indépendamment de la sûreté radiologique, de la gouvernance minière, de la traçabilité des matières radioactives et des obligations internationales de non-prolifération. Pour Kinshasa, le véritable enjeu ne sera pas seulement de posséder « du nucléaire », mais de construire l’écosystème scientifique, réglementaire et institutionnel permettant de le maîtriser.
La décision prise le 25 septembre 2026 par le Conseil des ministres de la République démocratique du Congo mérite d’être analysée au-delà de l’annonce politique. Le Programme nucléaire congolais 2026-2035 est présenté comme un cadre destiné à « reconstruire progressivement des capacités nucléaires civiles modernes, sûres et exclusivement pacifiques ». Il doit organiser les priorités nationales, conduire les études nécessaires et soumettre les investissements futurs aux autorisations techniques, réglementaires et budgétaires appropriées. Le gouvernement entend également renforcer les capacités d’analyse, de traçabilité et de contrôle des matières radioactives, notamment dans les chaînes minières susceptibles de contenir des matières radioactives naturelles.
Cette formulation est scientifiquement et stratégiquement importante. Elle indique que le nucléaire congolais ne doit pas être réduit à la perspective d’une infrastructure énergétique. Il s’agit d’un système de capacités comprenant la recherche scientifique, la médecine nucléaire, la production et l’utilisation des radio-isotopes, la radioprotection, la sûreté, la sécurité nucléaire, la formation, la réglementation, la gestion des matières radioactives et le contrôle des activités minières.
Un pays qui ne revient pas au nucléaire : il retrouve une histoire nucléaire
La RDC n’entre pas dans le domaine nucléaire au XXIᵉ siècle. Elle y fut présente très tôt.
En 1959, le pays mettait en service TRICO-I, présenté comme le premier réacteur de recherche nucléaire d’Afrique. Il fut remplacé en 1972 par TRICO-II, un réacteur de recherche TRIGA Mark II d’une puissance de 1 MW installé au Centre régional d’études nucléaires de Kinshasa. Cette installation est toutefois en arrêt prolongé depuis novembre 2004.
L’AIEA a participé à des missions d’évaluation relatives à l’état technique, à la sûreté et aux conditions éventuelles de remise en service de TRICO-II. Les activités envisagées comprennent notamment la recherche, la formation, la production de radio-isotopes et la caractérisation des matériaux.
Cette histoire donne au Programme nucléaire 2026-2035 une signification particulière. Il s’agit moins de construire une compétence à partir de zéro que de reconstruire une chaîne nationale de compétences scientifiques, techniques et institutionnelles qui s’est progressivement érodée.
La question est donc celle du capital humain autant que celle des infrastructures. Un programme nucléaire durable exige des physiciens, des ingénieurs, des médecins nucléaires, des spécialistes de la radioprotection, des experts de la sûreté, des juristes, des régulateurs, des techniciens et des inspecteurs. Il exige également des institutions capables de fonctionner indépendamment des cycles politiques et budgétaires.
La RDC avait déjà identifié certaines de ces priorités dans le cadre de sa coopération avec l’AIEA. Les programmes antérieurs ont notamment porté sur la sûreté opérationnelle de TRICO-II, l’infrastructure réglementaire, la formation et l’évaluation des ressources en uranium et autres minerais radioactifs.
L’uranium associé au cobalt change la nature du débat
C’est ici que le programme nucléaire rencontre une question minière devenue stratégique.
Une étude publiée le 30 juillet 2026 dans Nature Communications avance que l’uranium présent naturellement dans certains minerais oxydés de la Copperbelt peut suivre le cobalt au cours des procédés hydrométallurgiques. Les auteurs estiment que 2 000 à 5 000 tonnes d’uranium naturel auraient pu être exportées entre 2000 et 2024, incorporées à des cargaisons d’hydroxyde de cobalt, tandis que 1 000 à 4 000 tonnes supplémentaires auraient pu être dirigées vers des résidus miniers.
Ces chiffres sont issus d’un modèle combinant des données géologiques, géochimiques, minières et commerciales. Ils ne constituent donc pas un inventaire physique de chaque cargaison. Ils doivent être considérés comme des estimations scientifiques nécessitant des vérifications indépendantes par échantillonnage, analyse isotopique et contrôle des chaînes d’exportation.
Le résultat essentiel de cette étude ne réside pas uniquement dans les quantités estimées. Il concerne surtout le problème de gouvernance d’une matière radioactive qui pourrait circuler dans une chaîne industrielle conçue principalement pour le cobalt et non pour la gestion de matières uranifères.
Le cobalt est aujourd’hui une ressource stratégique de la transition énergétique. Or, dans certaines formations géologiques de la Copperbelt, l’uranium et le cobalt sont naturellement associés. Lorsqu’ils suivent des trajectoires chimiques similaires, une partie de l’uranium peut accompagner le cobalt si aucun procédé spécifique de séparation, de mesure et de contrôle n’est appliqué.
La conséquence est majeure pour la RDC : la politique nucléaire ne peut plus être séparée de la politique minière, de la politique environnementale, de la santé au travail et du contrôle des exportations.
De la richesse géologique à la gouvernance nucléaire
La tentation serait de considérer l’uranium comme une nouvelle ressource stratégique à valoriser. Ce serait une lecture incomplète.
La première question scientifique et réglementaire est celle de la caractérisation : quelle quantité d’uranium est effectivement présente dans les différents minerais ? Où se concentre-t-il ? À quelles étapes du traitement est-il séparé ? Quelle fraction rejoint les résidus ? Quelle fraction demeure dans le produit exporté ? Sous quelles formes chimiques et isotopiques se présente-t-il ?
La deuxième question est celle de la sûreté radiologique. L’exposition potentielle des travailleurs et des communautés dépend de la concentration, de la forme chimique de l’uranium, des voies d’exposition, des procédés industriels et de la gestion des résidus. L’étude publiée dans Nature Communications souligne précisément la nécessité d’une meilleure surveillance environnementale et professionnelle dans les zones concernées.
Il convient toutefois d’éviter toute conclusion automatique. La présence naturelle d’uranium dans un minerai ne signifie pas nécessairement que toutes les cargaisons présentent un risque radiologique élevé. Le niveau de risque doit être déterminé par des analyses représentatives, des mesures de radioactivité et des évaluations toxicologiques et environnementales.
La troisième question est celle de la comptabilité nucléaire et de la non-prolifération. Il faut éviter une confusion importante : la présence d’uranium naturel dans un minerai ou un sous-produit minier ne signifie pas automatiquement l’existence d’une activité nucléaire militaire ou la violation d’une obligation internationale. En revanche, lorsque des matières contenant de l’uranium sont extraites, concentrées, transportées ou exportées, leur caractérisation, leur déclaration et leur contrôle deviennent pertinents au regard de la sûreté radiologique, de la sécurité nucléaire et des mécanismes internationaux de garanties.
L’étude publiée dans Nature Communications identifie ainsi une zone de contact entre la chaîne minière et la chaîne nucléaire. Cette zone doit être clarifiée par des procédures nationales et internationales fondées sur la mesure, la transparence et la vérification.
Le véritable test sera institutionnel
Le Programme nucléaire 2026-2035 devra être évalué moins à l’aune de l’annonce d’une « renaissance nucléaire » qu’à celle de sa capacité à construire une gouvernance nucléaire cohérente.
Cela suppose au minimum quatre piliers : une infrastructure scientifique fonctionnelle, une autorité réglementaire dotée de compétences et de moyens, une politique nationale de radioprotection et une capacité robuste de caractérisation et de traçabilité des matières radioactives dans le secteur minier.
La remise en service de TRICO-II, si elle est poursuivie conformément aux exigences de sûreté, pourrait constituer un laboratoire institutionnel important. Mais un réacteur de recherche ancien ne peut être relancé durablement sans évaluation du vieillissement, modernisation des systèmes, documentation de sûreté, disponibilité de personnels qualifiés et financement stable. Une mission d’experts de l’AIEA avait déjà souligné la nécessité d’améliorations organisationnelles et techniques concernant le réacteur congolais.
Un réacteur de recherche ne suffit donc pas à constituer une politique nucléaire. Il faut également restaurer les filières universitaires, développer les laboratoires, former les inspecteurs, renforcer la dosimétrie, assurer la surveillance environnementale et créer une culture de sûreté capable de survivre aux changements institutionnels.
La RDC dispose, en outre, d’un cadre international susceptible d’accompagner cette reconstruction. Son expérience de coopération avec l’AIEA constitue un capital institutionnel à consolider plutôt qu’un partenariat à découvrir. Cette coopération devrait être étendue à la sûreté de TRICO-II, à la radioprotection dans les zones minières, à la comptabilité des matières, à la sécurité des sources radioactives et à la formation des autorités de contrôle.
Le paradoxe congolais est donc particulièrement instructif : le même sous-sol qui fait de la RDC une puissance minérale peut également devenir un terrain d’apprentissage pour une gouvernance moderne des matières radioactives.
Conclusion et recommandations pour la RDC
Le gouvernement congolais devrait, en premier lieu, mettre en place un mécanisme scientifique indépendant chargé de vérifier les estimations relatives à l’uranium associé au cobalt. Ce mécanisme devrait réunir des géologues, des chimistes, des spécialistes de la radioprotection, des experts miniers, des juristes et des représentants des institutions scientifiques nationales.
Il devrait, en deuxième lieu, établir un inventaire national des minerais, des résidus, des sources radioactives et des installations susceptibles de contenir ou de manipuler des radionucléides naturels. Cet inventaire devrait être régulièrement actualisé et soumis à des audits indépendants.
En troisième lieu, une chaîne nationale de traçabilité devrait être mise en place, depuis l’extraction jusqu’à l’exportation. Chaque lot de cobalt ou de sous-produit minier provenant des zones concernées devrait être associé à des informations vérifiables relatives à son origine, son traitement, sa composition et sa destination.
En quatrième lieu, la RDC devrait renforcer sa coopération avec l’AIEA dans les domaines de la sûreté de TRICO-II, de la gestion du vieillissement, de la radioprotection, de la comptabilité des matières, de la sécurité des sources radioactives et de la formation des inspecteurs.
En cinquième lieu, les fonctions de promotion, d’exploitation et de réglementation devraient être suffisamment séparées. L’organisme chargé de promouvoir les applications nucléaires ne devrait pas être le seul responsable du contrôle de leur sûreté.
Enfin, le gouvernement devrait publier un rapport annuel sur la mise en œuvre du Programme nucléaire 2026-2035. Ce rapport devrait présenter les progrès accomplis, les inspections effectuées, les résultats des analyses, l’état de TRICO-II, les incidents déclarés, les financements engagés et les mesures prises pour assurer la traçabilité des matières radioactives.
Le Programme nucléaire congolais 2026-2035 offre à la République démocratique du Congo l’occasion de reconstruire une capacité scientifique et technologique historique. Mais cette ambition ne pourra être crédible que si elle repose sur la sûreté, la transparence, la formation et la traçabilité.
L’étude publiée dans Nature Communications ne permet pas, à elle seule, d’établir un inventaire définitif des exportations d’uranium. Elle met toutefois en évidence un problème scientifique et institutionnel sérieux : la possible circulation de matières uranifères dans une chaîne d’exportation organisée autour du cobalt.
Le débat ne doit donc être ni dramatisé ni minimisé. Il doit être traité par la mesure, l’expertise, la vérification et la coopération internationale.
La véritable souveraineté nucléaire ne réside pas uniquement dans la capacité à exploiter l’atome. Elle réside dans la capacité à mesurer, comprendre, contrôler et rendre compte de ce qui se trouve dans le sous-sol, les laboratoires, les installations industrielles et les chaînes d’exportation du pays.
Pour la RDC, l’avenir du nucléaire civil pourrait ainsi commencer non par une centrale, mais par une exigence plus fondamentale : savoir exactement ce que contient son propre minerai et être capable d’en assurer la traçabilité jusqu’au terme de la chaîne.





























