Genève — Le choix du lieu et du moment n’est pas anodin. À la 63ᵉ session du Conseil des droits de l’homme, la République démocratique du Congo porte, le 29 septembre 2026 au Palais des Nations, un dossier qui se situe au croisement des droits humains, de la diplomatie économique et de la transition énergétique : le travail des enfants dans la chaîne d’approvisionnement du cobalt.
L’événement parallèle, organisé par la mission permanente de la RDC à l’ONU, le Fonds National de Promotion, de Service Social (FNPSS) et la Rencontre Africaine pour la Défense des Droits de l’Homme (RADDHO), sera ouvert et clôturé par S.E.M. Paul Empole Losoko Efambe, Ambassadeur et Représentant permanent de la RDC à Genève. La Mission permanente n’est donc pas ici un simple relais protocolaire de Kinshasa. Elle utilise l’espace multilatéral genevois pour transformer une problématique nationale en objet de dialogue international. La Mission est officiellement chargée de défendre les priorités congolaises auprès de l’ONU et des institutions spécialisées de Genève, notamment en matière de droits humains, de développement durable et de coopération internationale.
Le cobalt : d’une question sociale à un enjeu de souveraineté économique

La portée du dossier tient d’abord au poids du cobalt congolais dans l’économie mondiale. Selon l’USGS, la RDC représentait environ 73 % de la production mondiale de cobalt extrait en 2025. L’Agence internationale de l’énergie estime également que la RDC fournit autour de 70 % du cobalt mondial, faisant de sa production un point critique des chaînes de valeur des technologies énergétiques propres.
Cette concentration donne au débat sur les conditions de production une dimension qui dépasse largement le secteur minier artisanal. Le cobalt congolais alimente des chaînes industrielles mondialisées liées notamment aux batteries et à la mobilité électrique. Dès lors, les questions relatives au travail des enfants, à la traçabilité, à la diligence raisonnable et aux conditions de travail deviennent aussi des questions de compétitivité, d’accès aux marchés et de souveraineté économique.
C’est précisément là que se situe l’intérêt diplomatique de Genève. La RDC peut y déplacer le débat : ne plus seulement répondre aux critiques formulées contre son secteur minier, mais présenter ses propres mécanismes, demander une évaluation internationale de leurs résultats et rechercher une coopération permettant de traiter les causes structurelles du travail des enfants.
PABEA-COBALT : passer de la dénonciation à la démonstration
Le projet présenté au cœur de l’événement est le PABEA-COBALT, mis en œuvre avec l’appui de la Banque africaine de développement. Son architecture est particulièrement intéressante parce qu’elle ne réduit pas le travail des enfants à une question de contrôle des sites miniers.
Le projet vise la réinsertion des enfants et la reconversion économique de leurs familles, notamment vers l’agriculture et l’entrepreneuriat. Dans son évaluation initiale, la BAD avait prévu la réinsertion sociale d’environ 14 850 enfants et la reconversion socio-économique de 6 250 parents, avec la création d’emplois alternatifs et de coopératives agricoles.
Les résultats communiqués ultérieurement par la BAD montrent que des milliers d’enfants ont été retirés des sites miniers et réinsérés dans le système scolaire, tandis que des parents et jeunes ont bénéficié d’un accompagnement vers de nouvelles activités économiques. La Banque indique également que le modèle doit être prolongé et consolidé.
La question posée à Genève devient alors essentielle : la RDC peut-elle faire du PABEA-COBALT non seulement un programme social, mais une preuve vérifiable de transformation de sa chaîne d’approvisionnement ?
C’est ici que le leadership de la Mission permanente peut produire sa véritable portée. En réunissant autour de la même table des représentants de l’UNICEF, du système des Nations unies, de l’OIT, de la Commission nationale des droits de l’homme et de la société civile, la diplomatie congolaise cherche à faire passer le dossier d’une logique d’accusation à une logique de mesure, d’évaluation et de coopération.
Ce que la RDC peut tirer de Genève
Le principal enjeu n’est donc pas que Genève « blanchisse » l’image du cobalt congolais. Il serait diplomatiquement et scientifiquement insuffisant de rechercher une validation générale. Ce que la RDC peut obtenir est plus concret : des mécanismes de suivi, des partenariats techniques, des financements, une reconnaissance des progrès documentés et une discussion structurée avec les acteurs des chaînes de valeur.
Le dossier américain demeure à cet égard significatif. Le Département américain du Travail continue de documenter le travail des enfants et les formes de travail forcé dans le secteur du cobalt congolais. En juin 2026, la Commission nationale des droits de l’homme de la RDC a d’ailleurs lancé une nouvelle enquête sur le travail des enfants dans les sites artisanaux de cobalt du Haut-Katanga et du Lualaba, notamment pour mesurer les progrès réalisés depuis son enquête de 2024 et contribuer à l’objectif de retrait du cobalt congolais de la liste américaine.
Le contentieux américain de 2024 contre Apple, Google, Tesla, Microsoft et Dell rappelle également que la question de la responsabilité dans les chaînes mondiales du cobalt a déjà atteint le terrain judiciaire. La cour d’appel fédérale de Washington a confirmé le rejet de l’action, sans pour autant faire disparaître les débats sur la diligence raisonnable et la responsabilité des entreprises.
C’est donc une bataille de normes qui se joue à Genève.
Pour Kinshasa, le bénéfice potentiel est double. D’une part, obtenir une coopération internationale plus importante pour éradiquer durablement le travail des enfants, en traitant ses causes économiques et sociales. D’autre part, faire reconnaître que la responsabilité d’une chaîne d’approvisionnement mondiale ne peut reposer exclusivement sur le pays producteur.
La Mission permanente, sous la représentation de Paul Empole Losoko Efambe, dispose ici d’un espace diplomatique pour porter cette équation : la RDC doit répondre de la gouvernance de ses ressources, mais les acteurs qui bénéficient de ces ressources doivent également contribuer à rendre leurs chaînes d’approvisionnement vérifiables, responsables et respectueuses des droits fondamentaux.
L’objectif stratégique est ainsi plus large que le seul retrait d’une liste américaine. Il s’agit pour la RDC de construire une diplomatie du cobalt fondée sur la preuve, capable de transformer son poids dans la transition énergétique mondiale en capacité de négociation, de mobilisation de ressources et de définition des standards.
À Genève, la question n’est donc pas seulement de savoir comment défendre le cobalt congolais. Elle est de savoir comment la RDC peut reprendre une partie de l’initiative normative sur la manière dont le monde consomme, contrôle et valorise son cobalt.





























