Londres — Près de trois décennies après le génocide contre les Tutsi au Rwanda, la justice britannique vient d’engager pour la première fois des poursuites pénales pour des faits liés à ces crimes. Vincent Brown, 65 ans, anciennement connu sous le nom de Vincent Bajinya, a été arrêté et inculpé le 21 septembre 2026 à Londres à l’issue d’une enquête menée pendant sept ans par l’équipe britannique chargée des crimes de guerre.
Le Crown Prosecution Service (CPS), le parquet britannique, a autorisé sept chefs d’accusation : un chef portant sur une conduite considérée comme accessoire au génocide et six chefs portant sur une conduite accessoire à des meurtres qualifiés de crimes contre l’humanité. Les faits allégués se seraient déroulés à Kigali en avril 1994.
Selon le CPS, Vincent Brown est soupçonné d’avoir encouragé d’autres personnes à tuer des membres de la population tutsi, dans le contexte d’un ensemble manifeste de comportements dirigés contre ce groupe. Le parquet affirme également qu’il est soupçonné d’avoir dirigé ou encouragé des actes de meurtre et de génocide commis par d’autres personnes.
Ces éléments constituent toutefois des accusations, et non des faits judiciairement établis. Le CPS rappelle que les procédures sont désormais actives et que l’intéressé bénéficie du droit à un procès équitable.
Une enquête ouverte à la demande du Rwanda
L’affaire remonte à septembre 2019. C’est à cette date que l’équipe War Crimes du Metropolitan Police Counter Terrorism Command a commencé son enquête, après une demande formelle du gouvernement rwandais portant sur des personnes soupçonnées d’implication dans les violences commises dans le secteur de Rugenge, à Kigali, en avril 1994.
Pendant sept ans, les enquêteurs britanniques ont procédé à des investigations et à plusieurs opérations impliquant une coopération internationale. Le dossier a ensuite été transmis au CPS, qui indique avoir examiné les éléments réunis par l’équipe des crimes de guerre avant de conclure que le seuil légal permettant l’engagement de poursuites était atteint.
Le CPS souligne également que sa décision de poursuivre est prise indépendamment de la police et du gouvernement, sur la base des éléments disponibles et conformément au droit britannique.
Une première judiciaire au Royaume-Uni
La portée de cette affaire tient aussi à son caractère inédit. Selon le parquet britannique et la Metropolitan Police, il s’agit de la première procédure engagée au Royaume-Uni pour des infractions liées au génocide contre les Tutsi au Rwanda.
La police britannique indique par ailleurs que d’autres investigations portant sur des personnes résidant au Royaume-Uni et soupçonnées d’infractions similaires sont toujours en cours. Cette affaire pourrait donc s’inscrire dans un dispositif plus large consacré à la recherche de personnes soupçonnées d’avoir participé aux crimes commis pendant le génocide.
Un précédent après plusieurs procédures d’extradition
Le dossier de Vincent Brown n’est toutefois pas nouveau pour la justice britannique. L’homme, qui réside à Londres et est originaire de Kigali, avait déjà fait l’objet de procédures liées aux demandes d’extradition formulées par le Rwanda.
Selon les informations rapportées par la presse britannique, Vincent Bajinya avait été arrêté en 2006, puis de nouveau en 2013 avec quatre autres hommes à la suite de mandats d’arrêt émis par Kigali. En 2015, un tribunal londonien avait refusé leur extradition. La procédure avait ensuite été portée devant la Haute Cour, qui a bloqué l’extradition en 2017 en raison de préoccupations concernant la possibilité pour les cinq hommes de bénéficier d’un procès équitable au Rwanda.
Le nouveau dossier est juridiquement différent : il ne s’agit plus d’une procédure d’extradition vers le Rwanda, mais d’une poursuite devant les juridictions britanniques, sur la base d’une enquête conduite au Royaume-Uni et d’accusations relevant du droit britannique.
Le dossier entre désormais dans la phase judiciaire
Vincent Brown devait comparaître devant le Westminster Magistrates’ Court le 22 septembre 2026, après avoir été placé en détention à la suite de son inculpation.
Le dossier devra désormais suivre son cours devant les juridictions britanniques. La qualification pénale retenue — conduite accessoire au génocide et conduite accessoire à des meurtres constitutifs de crimes contre l’humanité — devra être examinée au regard des preuves présentées par l’accusation et des arguments de la défense.
L’affaire intervient plus de trente ans après les massacres de 1994, au cours desquels plus de 800 000 personnes, principalement des Tutsi mais aussi des Hutu modérés, ont été tuées en environ cent jours.
Avec cette inculpation, le Royaume-Uni rejoint ainsi les pays qui ont engagé des procédures judiciaires sur leur propre territoire contre des personnes soupçonnées d’avoir participé au génocide. Pour les autorités britanniques, le dossier constitue surtout une application de leur dispositif de poursuite des crimes internationaux : la distance temporelle et géographique ne fait pas disparaître la possibilité de poursuites lorsque les conditions juridiques et probatoires sont réunies.





























