Depuis trois décennies, l’est de la République démocratique du Congo demeure prisonnier d’une guerre dont les conséquences humaines, politiques et économiques dépassent largement les frontières nationales. Dans une note stratégique consacrée à la sortie de crise, Denis Mukwege refuse de considérer cette tragédie comme une fatalité. Pour le prix Nobel de la paix, la paix durable en RDC ne pourra pas être obtenue par la seule succession d’accords diplomatiques ou de cessez-le-feu. Elle suppose de s’attaquer simultanément à la sécurité, à l’impunité, à la gouvernance et surtout à l’économie de guerre qui entretient le conflit.
Dans son message publié à l’occasion de la Journée internationale de la paix, Mukwege rappelle que la population congolaise vit depuis près de trente ans une succession de violences meurtrières. Il évoque plus de six millions de morts associés aux conflits depuis 1996. Ce chiffre doit être manié avec prudence : il s’agit d’estimations de la surmortalité liée aux guerres, incluant notamment les décès provoqués indirectement par les maladies, la malnutrition, les déplacements et l’effondrement des services essentiels.
Mais au-delà du bilan humain, la question posée par Mukwege est celle des mécanismes qui permettent à cette guerre de se reproduire.
Les minerais au cœur de l’équation
L’un des passages les plus importants de sa note concerne les minerais stratégiques de l’est de la RDC. Or, dans cette région, les ressources minières ne constituent pas seulement une richesse économique. Elles peuvent aussi devenir une source de financement des groupes armés, un instrument de contrôle territorial et un élément des rivalités régionales.
L’or, la cassitérite, la wolframite et surtout le coltan occupent une place centrale dans cette économie. Le coltan est particulièrement stratégique en raison du tantale qu’il contient, un métal utilisé notamment dans certains composants électroniques.
Le cas de Rubaya, dans le Nord-Kivu, illustre cette problématique. Cette zone minière est devenue l’un des symboles de l’imbrication entre contrôle territorial, exploitation minière et guerre. La question n’est donc plus seulement de savoir qui contrôle une mine. Elle est de déterminer qui contrôle la production, qui organise son évacuation, qui la commercialise et qui bénéficie finalement de sa valeur sur les marchés internationaux.
C’est là que le dossier congolais dépasse la seule dimension militaire.
Une guerre devenue régionale
Mukwege inscrit également la crise dans un environnement régional où interviennent plusieurs acteurs. Sa note insiste notamment sur le rôle du Rwanda et de l’Ouganda dans les dynamiques sécuritaires et économiques de l’est congolais, en s’appuyant sur les travaux et rapports internationaux consacrés au conflit.
Cette dimension est essentielle : une solution exclusivement congolaise ne peut pas suffire à résoudre une crise dont les réseaux économiques et militaires traversent les frontières.
La RDC est ainsi confrontée à un paradoxe. Elle possède certaines des ressources minières les plus convoitées de la planète, mais les populations vivant sur ces territoires figurent parmi celles qui subissent le plus lourdement les conséquences de l’insécurité.
La paix ne peut plus être réduite à un accord
Pour Mukwege, les différents processus diplomatiques engagés au fil des années ont permis d’éviter certaines escalades, mais n’ont pas supprimé les causes structurelles de la guerre.
Son approche repose donc sur plusieurs piliers : sécurité des populations, justice, lutte contre l’impunité, réforme de l’État, gouvernance des ressources naturelles et transformation des chaînes d’approvisionnement des minerais stratégiques.
Autrement dit, la paix ne peut être durable si l’économie qui finance la violence demeure intacte.
Cette proposition déplace le débat. Elle invite les responsables congolais, les pays voisins et les puissances économiques internationales à regarder au-delà des lignes de front. Les groupes armés ne prospèrent pas uniquement grâce aux armes. Ils prospèrent aussi grâce aux circuits économiques qui permettent aux ressources extraites dans les zones de conflit d’atteindre les marchés.
Le véritable défi : couper le lien entre minerai et violence
La question posée par Denis Mukwege est finalement beaucoup plus large que celle du prochain cessez-le-feu.
Elle concerne la capacité de la RDC et de ses partenaires internationaux à établir une chaîne de traçabilité crédible, à empêcher le financement des groupes armés, à sanctionner les acteurs impliqués dans le commerce illicite et à garantir que la richesse minière bénéficie d’abord aux populations congolaises.
Tant que le sous-sol de l’est du Congo restera une source de financement pour les réseaux de guerre, les accords politiques risqueront de ne traiter que les symptômes.
La note de Mukwege porte donc un message central : mettre fin à la guerre ne signifie pas seulement faire taire les armes. Il faut aussi tarir les circuits économiques qui permettent à la guerre de continuer.





























