Par Simabatu Mayele Sims Nono — Expert en désarmement, maîtrise des armements et sécurité internationale
La multiplication des initiatives de paix — de Washington à Doha, en passant par les mécanismes africains et onusiens — traduit une volonté internationale de parvenir à une solution politique au conflit dans l’Est de la République démocratique du Congo. Pourtant, la poursuite des affrontements et l’instabilité persistante rappellent une réalité fondamentale : la négociation d’un cessez-le-feu ne suffit pas lorsque les structures économiques, territoriales et militaires qui permettent à la violence de se reproduire demeurent actives.
L’enjeu n’est pas de nier l’importance du dialogue politique, de la médiation ou de la coopération régionale. Ces instruments restent indispensables. Mais ils doivent être accompagnés d’une analyse plus rigoureuse de l’économie politique de la guerre. Dans l’Est de la RDC, les ressources naturelles ne constituent pas nécessairement la cause première du conflit. Elles peuvent toutefois devenir, dans certaines conditions, une ressource stratégique de financement, de contrôle territorial et de légitimation politique pour les groupes armés et les réseaux qui les soutiennent.
Une enquête publiée le 21 septembre 2026 par Amnesty International documente notamment des abus contre des exploitants miniers artisanaux dans les zones de Rubaya et de Lomera et affirme avoir recueilli des éléments concernant la circulation de l’or et du coltan vers le Rwanda. Ces éléments constituent des résultats d’enquête d’une organisation de défense des droits humains et doivent être distingués d’une constatation judiciaire définitive.
La question centrale est donc la suivante : comment mettre en œuvre un processus de paix durable lorsque les revenus tirés des minerais, du commerce transfrontalier, de la taxation illégale et de la circulation des armes continuent d’alimenter les capacités militaires des acteurs armés ?
Les minerais dans une guerre multidimensionnelle
Les minerais doivent être analysés comme une dimension économique d’une guerre multidimensionnelle. Le conflit dans l’Est de la RDC ne peut être expliqué par les seules ressources naturelles. Il résulte d’un ensemble complexe de facteurs : fragilité institutionnelle, tensions régionales, circulation d’armes, présence de groupes armés, rivalités territoriales, impunité, pauvreté, déplacements forcés et faiblesse du contrôle des frontières.
Cependant, dans un tel contexte, l’exploitation et la commercialisation de l’or, du coltan, de la cassitérite, du wolframite et d’autres ressources peuvent contribuer à financer des activités armées. Elles peuvent aussi créer des incitations à maintenir le contrôle de certains territoires, des axes routiers, des postes frontaliers ou des sites d’extraction.
Le Conseil de sécurité a reconnu ce lien dans la résolution 2773 (2025), qui condamne les offensives du M23 dans l’Est de la RDC, exige la cessation des hostilités et condamne l’exploitation et le trafic illicites des ressources naturelles dans cette région. Le rapport du Secrétaire général sur la mise en œuvre du Cadre de paix, de sécurité et de coopération pour la RDC et la région des Grands Lacs souligne également les défis persistants liés à l’insécurité, à la présence de groupes armés et à la gouvernance des ressources naturelles. Il insiste sur la nécessité de renforcer la coopération régionale, la traçabilité et les mécanismes de conformité liés aux ressources naturelles.
L’analyse doit donc dépasser une vision selon laquelle les minerais seraient seulement des produits commerciaux. Dans les territoires soumis à l’autorité de fait d’acteurs armés, le contrôle des ressources peut produire simultanément des avantages militaires, financiers et politiques. Contrôler un espace minier peut permettre de prélever des taxes, de réglementer la circulation des marchandises, de financer des recrutements, de soutenir une administration parallèle et d’asseoir une forme d’autorité territoriale.
La question stratégique n’est pas seulement : « qui exploite les minerais ? » Elle est aussi : qui contrôle l’ensemble de la chaîne de valeur ?
Une réponse efficace ne peut se limiter à identifier les sites miniers occupés ou taxés par des groupes armés. Elle doit examiner les étapes successives de la chaîne : extraction, collecte, taxation, transport, négociation, exportation, transformation, financement et commercialisation internationale.
C’est précisément l’intérêt du cadre proposé par l’Organisation de coopération et de développement économiques. Le Guide de l’OCDE sur le devoir de diligence pour des chaînes d’approvisionnement responsables en minerais provenant de zones de conflit ou à haut risque recommande aux entreprises d’établir des systèmes de gestion, d’identifier les risques liés à leurs chaînes d’approvisionnement, de mettre en œuvre des mesures d’atténuation, de procéder à des audits indépendants et de rendre compte publiquement de leurs pratiques.
Ce cadre est particulièrement pertinent pour la RDC. Il déplace une partie du débat du seul terrain militaire vers celui de la responsabilité des chaînes d’approvisionnement. Il permet d’interroger non seulement les acteurs opérant sur les sites miniers, mais aussi les négociants, transporteurs, raffineurs, entreprises de transformation, institutions financières et utilisateurs finaux.
La traçabilité ne doit donc pas être comprise comme une obligation administrative secondaire. Elle constitue un instrument de souveraineté économique et de sécurité. Lorsqu’elle est crédible, vérifiable et appliquée de manière cohérente, elle permet de distinguer les circuits commerciaux légaux des réseaux susceptibles d’alimenter les groupes armés, la corruption ou les violations des droits humains.
L’OCDE rappelle que le devoir de diligence concerne l’ensemble de la chaîne, depuis les mines jusqu’aux utilisateurs finaux. Son objectif est de prévenir ou d’atténuer les risques liés aux violations graves des droits humains, au financement des conflits, à la corruption, au blanchiment d’argent et à la fraude sur l’origine des minerais.
La paix exige la maîtrise des économies de guerre
La principale leçon à tirer est qu’une stratégie de paix ne peut se limiter au désarmement matériel des combattants. Elle doit intégrer la maîtrise des économies de guerre.
Un cessez-le-feu durable devrait être évalué à partir de plusieurs paramètres simultanés :
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la cessation effective des hostilités ;
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le retrait des forces étrangères non invitées ;
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le démantèlement des administrations parallèles ;
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la restauration de l’autorité de l’État ;
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la liberté d’accès humanitaire ;
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la sécurisation des axes routiers et des frontières ;
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l’interruption des mécanismes de taxation illégale ;
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la réduction des flux d’armes ;
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la prévention de l’exploitation illicite des ressources naturelles.
Autrement dit, le silence des armes ne suffit pas si les infrastructures économiques de la violence restent en place. Une organisation armée qui conserve l’accès aux revenus issus de la taxation, du commerce des minerais, du contrôle routier ou du trafic transfrontalier peut maintenir ses capacités, recruter, acheter du matériel et reconstituer ses forces.
Cette observation doit conduire à repenser les programmes de désarmement, démobilisation et réintégration. Il serait insuffisant de collecter les armes sans traiter les incitations économiques qui favorisent l’entrée des combattants dans les groupes armés ou leur retour dans la violence. Le DDR doit être articulé à l’accès à des activités économiques légales, à la gouvernance locale, à la sécurité communautaire, à la justice et au contrôle des ressources.
Les leviers institutionnels disponibles
La RDC dispose déjà de plusieurs leviers institutionnels et juridiques qu’elle peut mobiliser davantage.
Premièrement, elle peut renforcer la traçabilité, la certification et le contrôle des minerais. Cela implique le développement d’outils de suivi des chaînes d’approvisionnement, la sécurisation des sites, l’amélioration des capacités douanières, le contrôle des exportations et l’intégration des communautés locales dans les mécanismes de gouvernance.
Deuxièmement, elle peut renforcer la coopération avec le régime de sanctions du Conseil de sécurité. La résolution 2825 (2026) a prorogé le régime de sanctions concernant la RDC jusqu’au 1er juillet 2027 et le mandat du Groupe d’experts jusqu’au 1er août 2027. Elle appelle les États, en particulier ceux de la région, à coopérer pleinement avec le Groupe d’experts, notamment en lui donnant accès aux personnes, documents et sites nécessaires à son mandat.
Il convient de corriger un point important : aucun rapport final du Groupe d’experts portant la cote S/2026/481 n’apparaît dans le calendrier officiel actuel. En application de la résolution 2825 (2026), le Groupe doit soumettre son rapport à mi-parcours au plus tard le 30 décembre 2026 et son rapport final au plus tard le 15 juin 2027.
Les rapports antérieurs du Groupe d’experts demeurent néanmoins des sources essentielles pour documenter les violations de l’embargo sur les armes, les réseaux de trafic, le rôle de certains acteurs dans le financement des groupes armés et les liens entre exploitation illicite des ressources naturelles et insécurité. Les rapports officiels sont disponibles sur la page du Groupe d’experts du Comité des sanctions concernant la RDC.
Troisièmement, la RDC peut renforcer une diplomatie fondée sur des éléments vérifiables. Les processus de paix gagneraient à être accompagnés de mécanismes de suivi capables de documenter les violations du cessez-le-feu, les mouvements de troupes, les flux d’armes, les administrations parallèles, les prélèvements illégaux et les circuits commerciaux liés aux ressources.
Cette approche ne signifie pas que toute activité économique dans l’Est du pays serait illicite ou liée aux groupes armés. Elle signifie que les mécanismes de contrôle doivent être suffisamment robustes pour identifier les risques, protéger les circuits légaux et sanctionner les acteurs qui tirent profit de la violence.
Désarmer les acteurs et les économies de guerre
La RDC pourrait développer une doctrine plus intégrée reliant désarmement, gouvernance minière, sécurité frontalière, traçabilité, justice et diplomatie.
Les armes, les groupes armés, les frontières, les ressources naturelles et les réseaux financiers ne constituent pas des problèmes séparés. Ils appartiennent à un même système. La circulation des armes permet la violence ; le contrôle territorial facilite la taxation ; l’exploitation des ressources fournit des revenus ; les réseaux commerciaux et financiers permettent de convertir ces revenus en moyens militaires ou politiques.
Rompre cette chaîne exige une action concertée de l’État congolais, des organisations régionales, des Nations unies, des entreprises et des États importateurs. Il ne s’agit pas de présenter les minerais comme une malédiction inévitable. Au contraire, les ressources minières peuvent devenir un levier de développement, de souveraineté économique et de stabilisation, à condition que leur exploitation repose sur la transparence, la redevabilité et un partage équitable de la valeur.
La question fondamentale des processus de paix est donc la suivante : comment empêcher que les ressources économiques d’un territoire en conflit deviennent les ressources financières de la guerre ?
Pour la RDC, cette interrogation devrait constituer l’un des fondements d’une stratégie nationale intégrée associant désarmement, sécurité, gouvernance minière, traçabilité, justice, diplomatie et coopération internationale.
En définitive, désarmer les combattants sans désarmer les économies qui entretiennent la guerre risque de laisser intact le mécanisme de reproduction du conflit. Une paix durable exige non seulement de faire taire les armes, mais également de neutraliser les structures économiques, logistiques et institutionnelles qui permettent à la violence de renaître.




























