Le débat qui secoue actuellement Kinshasa dépasse le simple cadre juridique pour toucher au cœur même du contrat social congolais. En évoquant ouvertement une révision constitutionnelle qui pourrait autoriser Félix Tshisekedi à briguer un troisième mandat en 2028, le parti présidentiel (UDPS) et ses alliés de l’Union sacrée ont lancé un pavé dans la mare politique. Ce projet, porté par des figures comme Augustin Kabuya et Didier Budimbu, transforme la Constitution de 2006 jadis symbole de stabilité post-conflit en un enjeu de pouvoir hautement inflammable. Cette offensive pose une question vertigineuse : la modification des règles du jeu démocratique est-elle une nécessité pour « achever la guerre » à l’Est, ou n’est-elle qu’un habillage sémantique pour une conservation indéfinie du pouvoir ?
L’argumentaire des partisans de la révision s’appuie sur une rhétorique de la continuité et de l’efficacité sécuritaire. Pour Didier Budimbu et les cadres de l’UDPS, la Constitution actuelle, qualifiée de « mimétique » ou d’héritage d’une période de belligérance, freinerait l’élan des grandes réformes comme la gratuité de l’enseignement ou la couverture santé universelle. En liant le maintien au pouvoir de Félix Tshisekedi à la victoire militaire contre le M23, la majorité tente de sacraliser le mandat présidentiel comme l’unique rempart contre l’effondrement national. Mais ce narratif peine à convaincre au-delà des cercles du pouvoir, soulevant une interrogation logique : si deux mandats n’ont pas suffi à pacifier l’Est, en quoi un troisième serait-il la clé miraculeuse ?
Face à ce qu’elle qualifie de « coup d’État constitutionnel », l’opposition congolaise retrouve une unité de façade, mais une détermination bien réelle. Martin Fayulu et Moïse Katumbi, malgré leurs divergences passées, se rejoignent pour dénoncer une dérive autoritaire inspirée des régimes voisins. Les menaces de mobilisation populaire agitées par les forces sociales et politiques contre le changement de Constitution rappellent les heures sombres de 2015 et 2016. Cependant, la journée du 16 mars à Kinshasa a montré une forme de prudence : malgré les rumeurs de manifestations, la rue est restée calme, prouvant que le peuple, bien que mécontent, hésite encore à se lancer dans une confrontation directe dont le prix humain est souvent lourd.
Le malaise est tel qu’il s’insinue jusque dans les rangs de la majorité présidentielle. Les voix dissonantes, comme celle de Modeste Bahati Lukwebo brièvement ciblé par une motion de défiance avant de rétropédaler révèlent que l’Union sacrée n’est pas ce bloc monolithique que l’on veut bien croire. Pour certains partenaires de l’UDPS, toucher à l’article 220, qui verrouille le nombre de mandats, est une ligne rouge qui pourrait fracturer la coalition et isoler la RDC sur la scène internationale. Cette division interne suggère que la bataille pour la Constitution ne se jouera pas seulement entre le pouvoir et l’opposition, mais au sein même du camp du Président, entre les « faucons » de la pérennisation et les partisans d’une transition pacifique en 2028.
Sur le plan international, cette velléité de troisième mandat arrive au pire moment. Alors que Kinshasa multiplie les appels à la solidarité mondiale contre l’agression rwandaise, une crise politique interne liée à la Constitution pourrait refroidir les soutiens occidentaux. Les États-Unis et l’Union européenne, qui surveillent de près le respect des principes démocratiques au Sahel et en Afrique centrale, voient dans ce projet un risque de déstabilisation supplémentaire pour un pays déjà fragile. La RDC peut-elle se permettre de perdre sa légitimité démocratique alors qu’elle a plus que jamais besoin de alliés diplomatiques pour contrer l’activisme du M23 sur le front Est ?
Le débat sur la Constitution en ce mois de mars 2026 est le miroir d’un État qui cherche sa voie entre souverainisme affiché et respect des acquis démocratiques. Pour le citoyen kinois, la priorité reste le social, l’électricité et la fin des tueries, bien loin des subtilités juridiques du Palais du Peuple. Si la révision constitutionnelle est perçue comme un moyen de confisquer l’avenir plutôt que de le sécuriser, le pays pourrait basculer dans une crise de légitimité dont personne ne sortira vainqueur. Le vrai test pour Félix Tshisekedi ne sera pas sa capacité à modifier un texte, mais sa volonté de laisser, en 2028, une nation unie derrière une Constitution respectée par tous.






























