L’exercice naval « Will for Peace » (Volonté de paix), mené en janvier 2026 sous l’égide de l’Armée populaire de libération (APL), marque une rupture définitive dans l’architecture de sécurité du continent. Pendant neuf jours, les manœuvres du bloc « BRICS Plus » ont transformé les eaux africaines en une vitrine de la diplomatie navale de Pékin. Ce n’est plus une simple coopération technique : c’est une projection de puissance systémique. Pour la Chine, l’Afrique n’est plus seulement un comptoir commercial, mais le pivot d’un nouvel ordre aéronaval destiné à contester l’hégémonie occidentale sur les routes maritimes du Sud.
Du côté des capitales africaines, le discours officiel prône le pragmatisme. Ces engagements militaires sont justifiés par l’urgence des défis sécuritaires piraterie, terrorisme, pêche illicite et par une volonté affichée de neutralité dans un monde multipolaire. En multipliant les partenaires, de Washington à Pékin, les gouvernements africains tentent de jouer la carte du multi-alignement. Pourtant, cette stratégie de l’équilibriste cache une asymétrie profonde : l’absence de doctrines de défense nationales structurées transforme souvent ces « partenariats » en une intégration passive dans l’orbite géopolitique chinoise.
Le Centre d’études stratégiques de l’Afrique souligne une faille critique : le déficit de capacités d’évaluation systématique des offres de sécurité étrangères. En acceptant l’interopérabilité avec l’APL, les armées africaines s’exposent à une dépendance technologique et doctrinale de long terme. La formation des cadres, la maintenance du matériel et l’intégration de systèmes de surveillance chinois créent des liens structurels dont il sera difficile de s’affranchir. Le risque est de voir les intérêts nationaux africains dilués dans les objectifs globaux de Pékin, faisant du continent le terrain de jeu d’une nouvelle guerre froide navale.
Au-delà de l’aspect militaire, c’est le modèle de gouvernance qui est en jeu. L’alignement sur le bloc BRICS Plus favorise souvent une approche de la sécurité centrée sur la survie des régimes plutôt que sur la protection des citoyens. Contrairement aux mécanismes de coopération traditionnels qui incluent, du moins en théorie, des clauses de transparence et de droits humains, le modèle de sécurité « made in China » offre une efficacité technique dénuée de conditionnalité politique. Cette dérive pose un défi majeur pour la stabilité démocratique du continent à l’horizon 2030.
L’urgence pour les décideurs africains en 2026 est de passer d’une consommation de sécurité importée à une production de sécurité réfléchie. Pour préserver le non-alignement historique du continent, il est impératif de mettre en place des processus d’évaluation transparents. Sans une définition claire de ce que constitue l’intérêt national « africain » face aux géants mondiaux, le continent risque de troquer une dépendance ancienne pour une nouvelle, peut-être plus insidieuse car enrobée dans le discours de la « solidarité du Sud ».
Cette intensification de la présence chinoise impose également une réflexion sur la durabilité. Les exercices « Will for Peace » ne doivent pas occulter les réalités économiques : la sécurité maritime est intrinsèquement liée à l’économie bleue. Si la protection des côtes africaines est assurée par des puissances étrangères dont les flottes de pêche sont elles-mêmes accusées de piller les ressources locales, la contradiction devient intenable. La souveraineté ne se gagne pas sur le pont d’un destroyer étranger, mais dans la capacité à contrôler ses propres eaux.
En conclusion, l’année 2026 place l’Afrique au carrefour de son destin stratégique. La montée en puissance des BRICS offre des opportunités indéniables, mais elle exige une maturité politique sans précédent. Le défi pour les leaders d’opinion et la société civile est de forcer un débat public sur ces alliances militaires souvent opaques. L’Afrique peut être le pont entre les blocs ou leur champ de bataille ; la différence résidera dans sa capacité à imposer une gouvernance de la sécurité centrée sur ses propres citoyens plutôt que sur les ambitions des amiraux lointains.






























