En déployant l’armée dans les rues de Johannesburg en ce mois de mars 2026, le gouvernement sud-africain admet implicitement une vérité brutale : la police nationale (SAPS) a perdu le contrôle face à la puissance de feu et à la structure tentaculaire des syndicats du crime. Ce recours à la Force de défense nationale (SANDF) marque une étape critique dans la lutte pour la survie de la capitale économique du continent, oscillant entre nécessité sécuritaire et aveu de faillite institutionnelle.
Johannesburg, la “Cité de l’Or”, est devenue le théâtre d’une criminalité qui dépasse le simple banditisme. Entre les réseaux de “Zama Zamas” (mineurs illégaux) lourdement armés, les cartels de la drogue et les gangs de braqueurs de fourgons blindés, l’insécurité a muté en une forme de guérilla urbaine. Le déploiement des troupes ne vise pas seulement à patrouiller, mais à “reprendre” des zones de non-droit où les forces de l’ordre classiques ne pénètrent plus qu’avec crainte.
Le choix de l’armée comme force d’interposition soulève cependant un débat de fond sur la militarisation du maintien de l’ordre. Un soldat n’est pas un policier : il est formé pour neutraliser un ennemi, non pour mener des enquêtes de proximité ou gérer des foules civiles. Si la présence des blindés dans les quartiers chauds comme Hillbrow ou Soweto peut offrir un répit immédiat aux populations terrorisées, elle pose la question de la pérennité de cette solution. Peut-on soigner une pathologie sociale profonde avec un pansement militaire ?
L’enjeu est aussi économique. Johannesburg est le poumon financier de l’Afrique australe. L’explosion du crime organisé qui s’attaque désormais aux infrastructures vitales (câbles électriques, rails, usines) fait fuir les investisseurs et paralyse la croissance. Pour le président Cyril Ramaphosa, l’envoi de la SANDF est un signal envoyé aux marchés : l’État est encore capable de protéger ses actifs. Mais c’est un signal à double tranchant qui confirme l’état d’urgence latent dans lequel s’enfonce la métropole.
Les organisations de défense des droits de l’homme, elles, tirent la sonnette d’alarme. Les précédents déploiements de l’armée, notamment durant la pandémie de COVID-19 ou lors des émeutes de 2021, ont été marqués par des accusations d’usage excessif de la force. Dans une société sud-africaine encore traumatisée par le souvenir de la police de l’Apartheid, voir des fusils d’assaut à chaque coin de rue ravive des blessures que la démocratie peine à refermer.
La véritable question reste celle de la réforme de la police et du système judiciaire. L’armée peut nettoyer une rue, mais elle ne peut pas éradiquer la corruption qui ronge les commissariats, ni la pauvreté endémique qui sert de terreau au recrutement des gangs. Tant que les réseaux de renseignement criminel ne seront pas assainis et que l’impunité ne sera pas brisée au plus haut niveau, les soldats ne feront que repousser l’échéance d’une confrontation inévitable.
L’opération lancée à Johannesburg est un test de force pour l’État de droit en Afrique du Sud. Si l’armée réussit à stabiliser la ville sans dérive autoritaire, le gouvernement gagnera un temps précieux. Mais si les fusillades persistent malgré les patrouilles militaires, l’Afrique du Sud devra faire face à sa plus grande peur : l’effondrement définitif de l’autorité civile face à l’État parallèle du crime.






























